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16.07.2004

Léopold Moume-Etia, 1913-2004 :Une page de l’histoire du Cameroun est tournée 

Pionnier du syndicalisme, témoin et acteur de la formation du Cameroun et garant de la tradition sawa, son décès marque.

Initialement annoncées par voie de radio pour le 12 novembre 2004, c’est probablement les 25, 26 et 27 novembre qu’auront lieu les obsèques de Léopold Epéé Moumé –Etia, selon Sa Majesté Essaka Ekwalla Essaka, cousin du défunt, chef de Déïdo (village natal de Léopold Epée Moumé-Etia) et actuel président du Ngondo. C’est à l’assemblée traditionnelle sawa que revient l’organisation des obsèques de ce factotum : patriarche, écrivain, nationaliste, historien. A moins que ces obsèques ne se tiennent plutôt le 11 décembre, comme le suggère le fils du défunt, Richard Ekwalla Moume-Etia. Décidément rien ne sera facile pour le vieux Léopold Epée Moumé-Etia. Après une vie fort tumultueuse et peu ordinaire, le grand homme, peut-être justement pour sa dimension, connaîtra également des obsèques hors du commun.
C’est le 1er novembre 2004 que Léopold Epée Moumé-Etia décède à Douala, d’un “ arrêt cardiaque ”, selon le certificat de décès délivré par une clinique de la place. “ Il a beaucoup travaillé. A 91 ans, il était bien fatigué, déjà miné par une maladie vieille d’une vingtaine d’années, et son cœur l’a trahi ”, explique son fils, Richard Ekwalla. Inconsolable depuis le décès de son père, comme son frère aîné Henri et ses sœurs Monique et Eliane. De ce père, ils gardent aujourd’hui l’image d’un homme à la vie bien remplie, et dont la mémoire doit être entretenue.

Dans la négritude
Léopold Epée Moumé-Etia est né le 22 décembre 1913, à Douala. Dans une famille bourgeoise, à l’époque. Son père, Isaac Moumé-Etia, en qualité de “ premier interprète de ce pays (en fait traducteur entre le colonisateur et les populations, ndlr)” selon le chef Essaka Ekwalla, est un haut fonctionnaire de l’administration coloniale. Une situation qui présente bien des avantages dont le moins négligeable est la facilité de contact avec les ressortissants d’outre Méditer-ranée. Une situation qui lui permet aussi d’avoir une grande ouverture d’esprit, par rapport à ses compatriotes, et d’entrevoir un grand avenir pour ses enfants. Le jeune Léopold fait donc ses études primaires à l’école régionale de Bonamouti (Akwa). Bien chaussé et perché sur son vélo, il n’avait pourtant pas une attitude condescendante vis-à-vis de ses camarades de classe modeste qui, eux, se déplaçaient à pieds, sans chaussures.
A une époque où “ chacun se faisait un point d’honneur à faire étudier les lettres classiques à ses enfants, Isaac Moumé-Etia a inscrit son fils dans une branche mécanique ”, se souvient Essaka Ekwalla. C’est ainsi qu’après son cycle primaire, le jeune Léopold est envoyé en France pour y continuer ses études. Il sera accueilli par un couple franco-antillais que son père avait connu à Douala. “ Le privilège qu’avait mon grand-père d’avoir connu des personnalités coloniales au Cameroun a permis à son fils d’être accueilli en France comme le fils d’un prince en visite chez des princes ”.
Même si aucune documentation ne permet de reconstituer exactement le parcours estudiantin de Léopold Moumé-Etia en France, il en revient nanti d’un Cap (Certificat d’aptitude professionnelle) d’ajusteur mécanique. En même temps, il intègre les revendications syndicalistes en France. Il y rencontre Félix Houphouët-Boigny, Sékou Touré, Modibo Keita et Pierre Mendès France. Il discute de négritude et de la valeur réelle des Noirs avec Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Gaston Deferre. Avec eux, il échafaude des rêves de libération du Noir du joug occidental, afin de détruire l’image négative du Nègre telle que véhiculée par le colonisateur, pour le restituer dans sa juste mesure. C’est à partir de telles discussions, entre Noirs d’horizons divers, qui se rencontrent en France, et des sympathisants occidentaux de la cause nègre, que naît la négritude.

La lutte contre
l’asservissement
A 27 ans, fraîchement diplômé et après une vie somme toute aisée en France, Léopold revient au pays natal. Il y est confronté à la dure réalité du colonialisme. Il ne peut aller et venir à sa guise dans son pays. Les Noirs sont soumis à un régime spécial. Même pour acheter du pain, ils doivent présenter une autorisation et attendre d’être servis après les Occidentaux. Dans la fonction publique, tous les cadres sont Blancs et le Camerounais, quelle que soit sa valeur au travail, ne peut accéder à un poste de responsabilités. Autant de discriminations qui révoltent Léopold Moumé-Etia. Commence alors pour lui la véritable lutte pour l’émancipation du Noir. Il réveille la conscience de ses compatriotes, les cheminots en premier, puisque c’est au sein de la société qui l’emploie, la Régifercam (Régie des chemins de fer du Cameroun) qu’il commence les revendications syndicales. Il y mène la première grève des employés en 1947. Parallèlement, aux côtés de Um Nyobè , Assalé, Moumié, il crée l’Upc (Union des populations du Cameroun). C’est son entrée en politique.
Mais on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. Plusieurs fois, Léopold Epée Moumé-Etia est arrêté et torturé. Il vit dans la clandestinité et est contraint à l’exil à Pointe-Noire. Nous sommes dans les années 1950. De revendications en grèves, les choses commencent à s’améliorer. Avec la loi-cadre, en 1956, on assiste à la naissance de l’Arcam ( Assemblée représentative du Cameroun). Léopold Epée Moumé-Etia en est l’un des députés. Puis viennent les indépendances. Sous Ahmadou Ahidjo, Léopold Epée Moumé-Etia est conseiller municipal, adjoint au maire de Douala, Rudolph Tokoto Essomè. L’accession d’Ahmadou Ahidjo au pouvoir sonne le glas du maquis, et de l’Upc. Les seuls partis politiques ayant droit de cité sont l’Uc (Union camerounaise) d’Ahmadou Ahidjo, le Cnpc (Cameroun national people congress) du docteur Endeley et le Kndp (Kamerun national democratic party) de John Ngu Foncha. Avec la réunification, les trois partis vont fusionner pour donner naissance à l’Unc (Union nationale camerounaise). Privé de l’Upc, Léopold Epée Moumé-Etia fait sienne la sagesse qui veut que faute de merles on se contente de grives. Il intègre donc l’Unc. D’abord président du comité de base de Château d’eau Deido, il accédera au poste de troisième vice-président départemental du Wouri, sous Tanko Hassan. Plus tard, il rejoint les rangs du Rdpc, qu’il quitte ensuite pour l’Undp. Après l’éclatement de ce parti, il suit Samuel Eboua au Mdp.

Historien d’hier et d’aujourd’hui
Passionné d’écriture, Isaac Moume-Etia se lance dans l’écriture d’une partie de l’histoire du peuple sawa. Son fils, Léopold, attrapera le même virus. Très vite, le cheminot devient un historien quasi incontournable dans la recherche de l’histoire des Sawa.
En même temps, Léopold Epée Moumé-Etia mène des activités traditionalistes. Dans sa quête identitaire et sa mission de revalorisation du Noir, il se plonge dans la tradition de son village (Bonatéki, Deido), du grand Sawa et du Cameroun. Il entre dans le Ngondo…
Il essaye de retracer historiquement la genèse des Sawa et écrit Aperçu sur l’Antiquité des Douala (1940). Il accentue surtout ses recherches sur l’origine des Bonebela (Deido) et Histoire de Bona Ebelè Deido paraît en 1986. Très en verve pour ce qui est de l’écrit, il rédige des essais philosophiques, politiques et même littéraires. En tout temps, il se pose en observateur de la société (il critique les mœurs dépravées des Camerounais et l’absence de repères dans Faux pas), témoin de l’histoire (Cameroun les années ardentes, aux origines de la vie syndicale et politique paraît chez JALivres en 1991) et défenseur de la tradition (il écrit un ouvrage qui explique comment décoder le langage des tambours et des tam-tams).
Son amour pour la tradition l’amène à animer un groupe de essèwè (danse traditionnelle sawa) à son domicile. “ Dans ses derniers jours, papa voulait restituer les données traditionnelles par rapport à la civilisation européenne ”. Il n’aura pas eu le temps de poursuivre sa mission jusque là où il se l’était fixée, mais a-t-on toujours le temps dans la vie? Malgré le poids de l’âge, l’homme avait toujours gardé un œil sur l’évolution politique du pays. “ Un jour, il m’a dit ceci : “ j’ai écrit Fleurs de corail et Rose porcelaine pour vanter les idées constructives de Paul Biya ”. Mais il a été déçu, car il constatait que l’application de ces idées était contraire au poids des mots, à leur éthique ”, se souvient Richard Ekwalla. D’après lui, son père n’imputait pas la responsabilité de cet état de choses au président de la République, mais “ à ceux qui doivent appliquer les grandes lignes de sa politique et qui n’ont aucune espèce d’amour de la patrie, qui pillent pour le plaisir de piller et de se faire un nom dans leurs villages ”. De son père, il garde cette grande leçon : “ la plus grande richesse d’un homme, c’est la continuité ”. Mais l’homme propose, et Dieu dispose.

Des obsèques
traditionnelles
Une continuité qu’il essayait de perpétuer au sein du Ngondo dont il est le président de la cellule des Beyoum ba bato (les patriarches). “ C’est par son âge et surtout sa sagesse que Léopold Epée Moumé-Etia est entré au sein des Beyoum ba bato ”, confie l’actuel président du Ngondo. Un Eyoum’a moto (le patriarche ), c’est “ la souche de l’arbre. Par essence, il est la force, le sous-bassement, la quintessence de la culture du peuple, le Sage ”. C’est donc en cette qualité que le Ngondo se charge d’organiser les obsèques de l’un de ses ténors. Un homme que le président du Ngondo estime irremplaçable, parce “ des Léopold Epée Moumé-Etia, il n’y en a plus ”. C’est pourquoi le Ngondo, conformément au vœu du défunt, veut lui faire des obsèques grandioses. Avec une “ veillée spéciale prévue le 25 novembre ”, en plein pendant les cérémonies de lancement du Ngondo. C’est que les obsèques de Léopold Epée Moumé-Etia seront une partie des festivités du Ngondo cette année. “ Parce que chez nous, quand un homme meurt à un certain âge, on ne le pleure plus, on danse ”. Mais “ il y a encore la possibilité de renvoyer ces obsèques au 11 décembre ”, avance son fils, Richard.
Une chose est certaine, il sera enterré bien après son frère cadet, décédé 6 jours avant lui, et après son cousin également décédé une semaine après Léopold Epée Moume-Etia. Il rejoindra ainsi dans l’au-delà sa première épouse, Aurore Manga Seppo, mère de ses enfants, intendante des universités, chevalier de l’ordre de la valeur, décédée en 1999. En plus de ses quatre enfants et sept petits-fils, il laisse une veuve épousée il y a moins d’un an. C’est donc pratiquement en homme heureux que Léopold Epée Moumé-Etia rejoint le royaume de ses ancêtres. Lui qui s’est payé le chic de mourir en étant le plus vieux de sa famille (91 ans) : son père est décédé à 52 ans, sa mère à près de 90 ans et son jeune frère à 85 ans.



Par Danielle Nomba
 

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