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20.03.2007

Moni Bilè: Parcours - Artiste, Musicien 






Photo: John BERSON - Epée & Koum - Charly NELE - Moni BILE - Henry NJHOH





L’artiste parle de la Fondation Cmc, de Dieu, de l’élection présidentielle en France, de ses débuts dans la musique, de sa famille et du Cameroun.

Dans un hôtel huppé de Bonabéri. Une silhouette vue de dos, impeccablement mise, les cheveux bien peignés. Un homme assis dans un des coins du bar. En approchant de plus près, on aperçoit une pile de dossiers à côté d’une grande tasse de café. Et la silhouette se dévoile complètement : c’est Moni Bilè. L’artiste est revenu au pays natal, le temps du Conseil d’administration de la Cmc (Cameroon music coorporation) dont il est l’un des membres.

Fondation Cmc

Vêtu d’un somptueux costume sombre, d’une chemise blanche et d’une cravate bordeaux, le président de la toute nouvelle Fondation de la Cmc semble avoir une très haute idée des missions de cette structure : “ A travers cette Fondation, ce sont les artistes qui se mobilisent pour la nation. Nous avons été défaillants jusqu’à présent, pensant à nous en remettre exclusivement à l’Etat. Or, il est évident que l’Etat ne peut pas tout faire, encore moins seul. Nous allons nous attaquer à des secteurs précis, comme la santé et pas seulement des artistes. En France, il y a les restos du cœur ou la soupe populaire. Au Cameroun, les gens ont surtout un problème d’accès aux soins. Quand on est victime d’un accident de la route, on ne peut pas être soigné si on n’a pas d’argent. Nous allons chercher l’argent pour combler cette faille de la santé publique. Pour les enfants et les familles les plus démunies, nous organiserons des spectacles à travers le monde pour récolter des fonds nécessaires pour les soigner. Et pour les cas les plus compliqués de santé, les conventions avec des hôpitaux occidentaux, faciliteront des évacuations sanitaires. L’artiste doit, une fois n’est pas coutume quitter son statut de parent pauvre de la culture pour ouvrir son cœur à la société entière ”, indique Moni Bilè. Et d’ajouter : “ Nous avons également pour vocation, à travers cette Fondation, de former les artistes, de leur donner les instruments pédagogiques utiles à leur perfectionnement. Enfin, la Fondation pourra aider les artistes et promoteurs de spectacles à monter des projets, organiser les concerts, … et, pourquoi pas s’investir dans l’économie villageoise par la construction des écoles ou l’introduction de matières revalorisant la vie communautaire ”. Quant à l’idée d’un Conservatoire de musique : “ Nous avons bien sûr pensé à cela. Nous sommes là pour aider les musiciens camerounais à émerger, à bénéficier de notre expérience de vécu pour que l’artiste camerounais voire africain de demain puisse vivre de son art. ”

L’artiste, un modèle

Le père de “ Osi tapa lambo lam ”, tube à grand succès des années 1980, pense que l’artiste ne doit pas être assimilé à un clochard. Bien au contraire, il doit être un modèle au Cameroun et à l’étranger : “ La vie est une question de fonction sinusoïdale, il faut tout faire pour se maintenir. L’artiste doit absolument soigner son image. Il y a des artistes fous, négligés, chacun fait comme il veut. Moi je pense que nous sommes des icônes de la nation.
Comment d’ailleurs pouvons-nous espérer être des exemples pour la société, surtout les jeunes, et renvoyer l’image de désordre ou de négligence ”, souligne Moni Bilè. Mais alors, comment faire pour être un artiste modèle, une référence, dans un pays pauvre très endetté ? : “ C’est vrai que les temps sont devenus plus difficiles. Il y a d’abord eu la dévaluation du franc Cfa, en 1994, les salaires des fonctionnaires camerounais ont diminué de manière drastique et aujourd’hui, nous sommes dans la mondialisation. L’artiste camerounais n’échappe pas à cette situation difficile. Mais nous sommes à l’heure du marketing direct. Il faut aller livrer les produits jusqu’à domicile. Fini le temps où on pouvait rester chez soi et attendre tranquillement les retombées de son travail. Il faut se mettre ensemble. On ne peut plus s’amuser à être seul et croire qu’on arrivera au bout de la piraterie, par exemple”, soutient-il.

Bassiste à Ngodi puis chanteur

Au fait, ses premiers pas dans la musique ? “ J’ai commencé comme bassiste, au moment où j’étais élève au Collège Alfred Saker de Douala. Un instrument fabuleux, la guitare basse. Je composais et jouais au quartier avec les Njimè Manulo, Njènè Jento. Nous faisions bouger Ngodi, y mettions de l’animation tout le temps. On s’amusait à aller faire des concerts et jouer dans des clubs, pour donner du plaisir au public. Mais je voulais absolument être au-devant de la scène, alors que le bassiste est souvent en arrière plan. J’avais remarqué que les musiciens ou chanteurs qui étaient devant étaient plus sollicités par le public. J’ai vite compris que, pour le public, le succès était au-devant de la scène. C’est comme ça que je suis devenu chanteur. A l’époque, André Marie Tala, Ekambi Brillant, Eboa Lotin et bien d’autres sont des artistes que j’admire. Ils m’ont donc beaucoup influencé par la suite. Sinon, en matière de goûts musicaux, j’aime beaucoup du jazz rock. Il produit tellement de sensations. On sent les mélodies au plus profond de l’être, même s’il n’y a pas le son. Et ça fait exploser l’imagination. J’écoute donc forcément Erclouc, Jonhatan Burkler, Richard Bona… Pour revenir à la basse, je dois dire que je m’y penche uniquement maintenant dans le cadre des compositions de mes musiques. C’est moi-même qui compose mes basses. Quand j’ai composé Osi tapa lambo lam, Aladji Touré m’a dit qu’il n’a jamais vu ni entendu autant de basses dans une musique. ”

La famille, un facteur d’équilibre

Le chanteur, compositeur, est aussi un homme-orchestre. Pour lui, la vie ne peut se concevoir autrement qu’en groupe : “ J’aime être entouré parce que j’ai aussi les déférences. C’est l’intelligence collective qui gère le monde. A partir du moment où on a une défense, on crée une intelligence collective. La musique est une illustration parfaite de cette manière de voir et de faire. On peut composer et après on a besoin des arrangeurs, ce qui ouvre la musique. On a besoin des apports de chœurs, des guitaristes, qui ajoutent leurs ingrédients dans la sauce. C’est donc qu’il faut une certaine organisation. Et dans la vie, je suis quelqu’un de très organisé, je suis partisan de l’ordre et de la méthode. Je pense que la famille est ce qui symbolise le mieux cette idée de l’organisation. C’est pourquoi je suis très attaché à la famille. Quand je suis près de mon épouse qui se prénomme Thérèse et de mes trois enfants, je me sens tellement bien. Ma première fille est en licence de chimie à Jussieu (Paris 6), le garçon fait 2ème année de math sup. au lycée de Neuilly et la benjamine est en 2nde. J’ai 25 ans de mariage à la fin de l’année 2007, exactement le 31 décembre. C’est la famille qui m’a aidé à tenir le coup, à avoir un équilibre indéniable entre la vie d’artiste et ma vie privée. Je me suis rendu compte, en 1982, au moment où je sortais Osi tapa lambo lam, que si je ne me mariais pas, je n’allais peut-être plus le faire (rire). On part tout le temps. Il faut donc revenir avec ce qu’on a gagné et l’investir dans le cocon familial et non à l’extérieur (éclats de rire). Je suis davantage famille que coureur de jupons. ”

La femme idéale : belle, intelligente, responsable

Mais Moni Bilè peut-il empêcher les femmes et jeunes filles de courir après lui ? : “ On ne peut jamais empêcher les gens de courir. La femme qui peut me faire craquer, c’est la femme responsable, intelligente, belle et qui comme moi, est attachée à la famille. En fait, la femme qui ressemble à Thérèse ”, répond-il. Dans cette période de journée internationale de la femme, la femme camerounaise reste en proie à d’énormes difficultés. Parmi ces problèmes, il y a l’épineuse question de la violence : “ En Occident, le femme est le ministre de l’intérieur. En France, par exemple, les lois protègent les femmes contre les violences. On n’a pas le droit de porter atteinte à leur intégrité. Et c’est une bonne chose. Je suis pour une égalité totale entre l’homme et la femme. D’ailleurs, les femmes, qui donnent la vie, sont aussi en train de prendre la direction du monde. On voit Angela Merkel en Allemagne, Michèle Charvet au Chili, Hilary Clinton aux Etats-Unis ou encore la force de Ségolène Royal qui se bat parmi les hommes pour entrer à l’Elysée. Pour parodier une phrase célèbre, je pense que la femme est définitivement l’avenir de l’homme. J’ai l’impression que le moment est venu pour elle. Il a fallu du temps pour que Nelson Mandela devienne président de la République en Afrique du Sud ”. Quand on est musicien organisé, rangé, a-t-on une place pour pratiquer la religion ? : “ J’ai une conviction profonde de Dieu. Mais je ne vais pratiquement jamais à l’église. Si ce n’est lors des grandes occasions : baptêmes, mariages, deuils… Je pense néanmoins que le monde est trop bien fait, pensé, ordonnancé, pour qu’il n’y ait pas un Etre supérieur à l’origine. Cela dit, quand je prendrais ma retraite, je me consacrerai beaucoup plus à Dieu. Pour l’instant, le temps me fait défaut. Et c’est bien dommage. ”

La présidentielle française : je vote Ségolène

A propos de l’élection présidentielle en France. “ L’attitude de Nicolas Sarkozy dans cette campagne me désole et même me choque. Il dit noir aujourd’hui, blanc demain. Il cumule les fonctions et titres : ministre d’Etat chargé de l’Intérieur, président de l’Ump…On sent qu’il est prêt à tout pour prendre le pouvoir. François Bayrou, lui, est un opportuniste. Il veut profiter de l’opposition entre la gauche et la droite. Or de tout temps, deux grands courants politiques ont fait l’histoire de la France. Le courant ultra-libéral et le courant progressiste. Les deux courants étant représentés par la droite et la gauche. Le centre est une formation hybride, qui compte sur les défections de part et d’autre des courants majeurs pour se positionner en troisième voie. Et ceux qui pensent que ça serait une catastrophe que Bayrou préside aux destinées de la France n’ont pas vraiment tort. Moi, je fais confiance à Ségolène Royal.”

Le Cameroun d’hier et d’aujourd’hui

Et ce besoin constant de revenir au pays natal ? “ Le Cameroun, c’est mon pays. J’y suis né, j’y ai grandi, j’y ai encore de la famille. Il y a donc un désir naturel de revenir, pour casser un peu avec la pression de l’Europe. On fait une halte, pour se ressourcer, humer les senteurs de chez nous, se remettre dans l’ambiance. En France, c’est métro-boulot-dodo. Au bout d’un moment, on a envie de dit que ça suffit. Encore que je passe le plus clair de mon temps entre le travail et les voyages. Mais, je n’ai jamais l’occasion de découvrir les pays où je me rends. J’ai une anecdote à ce sujet. Mon épouse et mes enfants vont passer des vacances à Londres, au bout de la troisième ou quatrième fois. Ils ont eu le temps de bien connaître la ville et m’en parlent avec tellement de passion… Je m’aperçois alors que je n’ai que rarement profiter de mes différents séjours londoniens pour bien connaître cette ville. C’est comme les Etats-Unis où je suis allé à plusieurs reprises. Mais jamais je n’ai visité la Maison Blanche. Or, généralement ceux qui y vont, se focalisent surtout sur ce genre de bâtiment. Si Dieu me donne la vie et la santé, je vais peut-être découvrir le Cameroun. On me dit que nous avons un pays magnifique, très diversifié, extrêmement riche sur le plan du relief, de la végétation, du climat et des peuplements. ” Quelle comparaison entre le Cameroun des années 70 et celui de 2007 ? : “ Je suis parti du Cameroun en 1978, à l’époque du président Ahmadou Ahidjo. Le pays connaissant un vrai blocage au niveau de la liberté d’expression et de la démocratie. Aujourd’hui, les gens circulent facilement et parlent plus librement. Et ça c’est une chose qui frappe, même quand on revient si souvent au pays. On a le sentiment qu’un couvercle a sauté et que la parole s’est libérée. Par ailleurs, le Cameroun est un îlot de paix en Afrique, il jouit d’uns stabilité qui fait plaisir. Mais en matière d’infrastructures culturelles, sportives et dans le domaine économique, le pays a beaucoup reculé. ” Dans ces conditions, comment appréhender l’avenir du Cameroun ? : “ Nous devons être tous solidaires. Que nous vivions à l’étranger ou à l’intérieur du pays. Il n’y a qu’un seul Cameroun. Mais j’imagine à quel point être dirigeant d’un pays pauvre et très endetté doit être compliqué. Les élections sont là pour sanctionner les mauvais dirigeants ”. Moni Bilè déteste la négativité et prône le culte de la positivité, de la réflexion et de l’organisation : “ Afrique, organise-toi et tu seras debout ”, conclut-il.



Par Jean-Célestin EDJANGUE
Le 23-03-2007
 

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