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06.08.2007

Que represente le roi-martyr Duala Manga Bell pour le Peuple Sawa ? 

Commémoration :

Interview du Secrétaire à la Recherche et à la Rédaction de l’antenne belge de Peuple sawa.com sur la mort du martyr Camerounais Rudolf Duala Manga Bell. Entre Résistance et Révolution, le chroniqueur de la toile des sawa du Cameroun nous laisse entrevoir une possible voie pour une exégèse intellectuelle du leg de ces années de plomb du nationalisme camerounais des années 10.

Retour sur le passé.

Le Journal de Chaka : Le 8 août prochain le Cameroun honore la mémoire de Rudolf Douala Manga Bell. Au delà de l’icône de cette figure sacrificielle de la lutte anti germanique des années 10 et en marge du souvenir du martyr, quel est le sens que vous attribuer à cette célébration aujourd’hui ?

M. Mandjombe : Je pense qu’il est d’abord préalable si vous me le permettez d’évoquer (même si je n’y reviendrais pas ici) la vie du personnage, le leader et chef de famille, son idéal, ses oppositions mais aussi sa résistance et hélas sa mort.

Probablement que nous comprendrons alors le message incommensurable qu’il y a derrière cette commémoration. Et au-delà, la pédagogie, par l’exemple qu’il revêt.

Le film Ngum’a Jéméa de M. David Mbanga Eyombwan dont l’interprétation scénique et la théâtralité réussie ne nous concède pas simplement un récit factuel d’un épilogue historique mais reste assez éloquent pour nous enseigner qu’aujourd’hui par rapport à hier, l’humiliation à remplacé l’exploitation. Par humiliation j’entends principalement le déni de reconnaissance des puissances exploitatrices d’antan mais aussi la conspiration du silence des politiques de la puissance publique nationale.

S’il avait vécu aujourd’hui après avoir connu successivement la barbarie nazie, la chute du mur de Berlin et la fin de l’apartheid en Afrique du Sud aurait-il pu mourir de la même manière et des mêmes causes ?

Je ne suis pas un simulateur adroit des parachronismes. Mais de manière générale il faut bien admettre que le Roi Rudolf Douala Manga Bell a été victime de l’esprit de son temps. La question que nous pouvons cependant nous poser c’est celle de savoir si l’esprit de délation et de la répression qui prévalaient hier n’est pas l’ancêtre de la bien-pensance tout aussi liberticide des Etats dominants d’aujourd’hui ?

Par exemple… ?

Par exemple sur la situation proche-orientale, très exactement celle du Liban assiégé. En quoi la culture unanimiste et complaisante des pays atlantistes est-elle si différente des connivences des puissances de la triple entente sur le traitement à infliger aux territoires coloniaux des années 10 ; et ce au mépris des réalités locales?

Mais ce qu’il faut surtout remarquer c’est que Rudolf Duala Manga Bell en étant contre la pensée dominante, c´est-à-dire celle observée chez les ‘’collabos’’ leaders Togolais et Namibiens de l’époque, son intelligence a été une sorte de spinozisme à la camerounaise si je puis parler ainsi. Il a préférer être impopulaire auprès de ses maîtres illégaux plutôt que de céder à leurs malsaine volonté d’expropriation.

L’Administration allemande d’antan ne supportait pas les nobles sentiments ni davantage les âmes sincères. Il n’ y avait de l’oxygène que pour des postures déférentes et laudatives. Cela relevait de la méchanceté stricto sens ! Et si je suis devenu un contempteur amer de cette parenthèse sombre de notre histoire, c’est parce que toute recherches faites, l’Allemagne Bismarckienne a nourri sous les tropiques une intentionnalité haineuse, un désir aigu de blesser et d’anéantir qu’il ne faut jamais oublier. On peut d’ailleurs se demander si au fond ces Gouverneurs Allemands n’étaient pas tous des éthologues, des zoologistes ou des vétérinaires en mission, tellement ils nous prenaient pour des bêtes de somme !

Ensuite parlant des exactions d’aujourd’hui et de celles subies par les colonies allemandes ; je me refuse de penser qu’hier était mieux qu’aujourd’hui et vice versa. Pour moi le manichéisme binaire qu’on a attribue aux époques ne peut plus servir d’alibi à la médiocrité idéologique des uns ou à la stupidité logomachique des autres.

Alors reste la question : peut-on mourir aujourd’hui de la même manière ? Je pense que y répondre par l’affirmative est une sinécure. Mais à mon sens la vraie question qui vaille la peine c’est : doit-on encore mourir de manière aussi inhumaine et d’une corde aussi illégitime que l’autorité de celle qui s’en sont servie. J’ai envie de dire que les prétentions universalistes du droit international n’offrent pas encore un véritable filet de sécurité pour ces dérives impérialistes venus d’un autre temps…

Vous êtes toujours aussi farouche sur ce sujet… une réparation est –elle aujourd’hui possible ? Et un rêve allant dans ce sens est-il permis ?

Pourquoi l’exclure ? Y a-il une seule raison valable de ne pas y penser ? Lorsque j’ai eu l’occasion de m’exprimer sur la possible réparation et les différentes possibilités de réparation de ces crimes odieux, j’ai toujours dit sans excès qu’un travail de mémoire était d’abord nécessaire avant toute chose. Vous savez chers amis à trop charger la mule, on la transforme en cheval de course et l’on passe pour sapajou. Je ne suis pas de ceux qui adorent ressasser la mémoire victimaire qui est la nôtre parce qu’elle permet confortablement d’inculper l’histoire ses tortionnaires et ses vainqueurs. Je suis, au contraire de ceux qui pensent que dans le passé nous avons été des artisans parfois impavides, parfois actifs, de notre déshumanisation. Il est temps d’être ceux de notre réveil afin que Rudolf Duala Manga Bell ne soit pas mort pour rien. Cela ne se fera pas sans peine j’en conviens.

Mais comme je l’ai aussi souvent dit, les historiens tout comme les sociologues ne doivent pas craindre de nous administrer un remède amer. On ne demande pas toujours son avis au patient pour le guérir. Mais si on lui sauve la vie, même après une épouvantable purge, on lui permet encore d’espérer. Je peux vous dire que le message a été reçu 5 /5 et c’est tout à leur honneur.

Les sawa ont donc une immense responsabilité quand à la pérennisation de ce souvenir ?

Cette responsabilité n’incombe pas qu’aux sawa seuls ! Il ne faut pas tomber dans le moisi de l’identitarisme communautaire, dans le chauvinisme ni dans le délire autochtone. Son combat était celui de la défense d’une nation tout entière ! Me permettrais-je de vous rappeler qu’une nation n’est ni une race ni une tribu, ni des intérêts, ni une affinité religieuse, ni une géographie ou ne obsession dominatrice d’un clan sur les autres. Elle est un héritage certes, mais aussi un dévouement, une ardeur, un désir…Rudolf Duala Manga Bell à honorablement incarné la Nation !

Un hommage national, au vu des multiples autres figures de la Résistance camerounaise n’atténue t-il pas la singularité de ce personnage qui fut d’abord un dignitaire sawa ?

Toute forme d’exacerbation d’antagonisme est nocive pour l’harmonie et le vivre-ensemble de demain. Je suis par conséquent contre la concurrence des mémoires et contre toute invocation allant dans ce sens !

Oui mais je n’en pensais pas moins…

Mais tout de même…soit ! Chaque jour est pour moi, voyez-vous, l’occasion de mutualiser nos souffrances communes afin d’y extraire le ferment de la solidarité. Je reste donc attentif à toute velléité manipulatrice dans le propos comme dans les faits !

Ce sont les camerounais dans leur diversité qui rendent hommage à cette figure singulière de la résistance des premières heures du Cameroun. Cela ne souffre de rien et ne souffrira de rien ! Vous savez, la notion de Résistance Camerounaise quoique galvaudée est bien réelle. Mais pour celui qui ne se donne pas la peine d’en savoir plus, elle reste mouvante, diffuse, insaisissable, inassignable à certaines figures. En conséquence, elle est sujette toutes manipulations : on peut la minimiser, l’exagérer et, au final, la canaliser dans le sens du bénéfice politique ou tribal. Il faut donc être avisé.

D’ailleurs certains manuels européens à la moralité douteuse et pour des raisons de stratégies évidentes essaient de faire passer les évènements du plateau Joss comme un simple accident de l’Histoire en vitriolant son personnage central pour le rendre insane. C’est une vision évidement caricaturale voire brouillonne et sans la moindre valeur représentative des faits mais au contraire dérivative. On ne peut être plus inconséquent ! Tout cela est imprudent et impudent ! Rien ne vole aussi haut que le crétinisme à qui on donne des ailes !

En quoi l’omniprésence du débat mémoriel et la singularité des résistants côtiers est-elle capitale dans le processus de développement social du peuple sawa ?

L’errance mémorielle est le premier pourvoyeur des problèmes intracommunautaires : difficile de s’entendre entre voisins quand on ignore avoir eu les mêmes combats pour les mêmes valeurs. C’est un constat quasi clinique sur le plan sociétal, me diriez-vous, mais cela reste malheureusement réel sur les plans économique et intellectuel.

Avec la recrudescence de ces hommes d’affaires prévaricateurs ou de ces politiques concussionnaires pourtant détenteurs de la si convoitée légion d’honneur, il faut se souvenir qu’au début du siècle dernier, loin de ces hochets et ces breloques qu’on arbore sur les costumes d’aujourd’hui, un homme à su dire NON à l’arbitraire où eux auraient dit trois fois OUI en leur déroulant un tapis rouge. L’histoire du Roi Rudolf Duala Manga Bell n’est pas sans enseignements.

Si vous me permettez, j’ajouterais que nous payons aujourd’hui le prix fort de l’inculture du travail de mémoire. C’est au fond la rançon de la conjonction entre l’amnésie forcée au service de la ‘’paix sociale’’ et notre inaptitude opérer un aggiornamento moral qui creuserait enfin une première brèche dans un système ancien de mensonges déréalisants.

L’oubli institutionnalisé est un expédient dangereux qui ne stimule pas l’éclosion d’un essor collectif.
Mais en toute lucidité, il serait illusoire de penser que les problèmes de sécurité, de santé publique ou de la sous scolarisation trouveraient leurs réponses immédiates en rendant intelligible notre histoire. Mais il est tout aussi irresponsable d’exclure la corrélation entre la dignité humaine recherchée et le développement durable souhaité.

Remarquez à titre d’exemple que même si on n’en est qu’au stade de déclaration d’intentions, l’éventualité d’une Union Méditerranéenne à des fins économiques n’a été rendue plausible qu’après de houleuses discutions entre la France et l’Algérie sur des sujets délicats comme celui de la guerre d’indépendance ou celui des Harkis. Vous voyez qu’Histoire et coopération économique ou partenariat de développement peuvent faire bon ménage.

La nouvelle législature camerounaise en tiendra t-elle compte… ?

Je ne suis pas dans le secret de leurs priorités dont on dit souvent qu’ils tiennent dans un dé à coudre. C’est vrai que nous avons depuis quelques jours une esquisse de notre futur parlement de Ngoa Ekele . Je ne sais pas si cette génération de députés se comportera elle aussi en rois élus et viagers. Il est peut être temps, que sur ce sujet comme sur bien d’autres, cesse enfin à l’Assemblée Nationale ces discours qu’on marmonne comme une ordonnance de calmants. Ces homélies qui n’ont pour seul but que de donner bonne conscience à leurs auteurs. Ce parlementarisme de l’endormissement !

Croyez-moi, sur la valorisation de notre mémoire, on est point moderne parce qu’on est plus récent, ni plus novateur parce qu’on méprise l’histoire. Et c’est justement cette absence de nuance intellectuelle dans les arcanes de palais des verres qui nous est aujourd’hui opposable.

Depuis les années quatre-vingt des initiatives dispersées existent pour commémorer, chacun à sa manière, au Cameroun ce 8 août 1914. Comptez vous vous faire entendre comme partie prenante de cette lutte pour le devoir mémoire alors qu’elle s’enlise et qu’elle est devenue aujourd’hui une grande Bérézina ? que vous dit votre petit doigt … ?

Je répondrais à mon nom propre. D’abord je dirais que les grandes Berezina sont d’abord de grands projets. Il n’y a donc pas de honte à avoir une ambition saine et vertueuse. Et puis au vu de l’intérêt que suscite ce débat dans la diaspora camerounaise on ne peut pas dire que les résultats soient mitigés. L’ ’’enlisement’’ me paraît un peu excessif pour qualifier l’état de cette lutte pour le rétablissement de la juste mémoire.

J’ajouterais aussi que je ne suis pas un homme qui brandit ma foi en mon peuple comme un parchemin de science politique et qui revendique l’intuition comme un mode de décision. Cette forme d’intellectualité exultante ne sied pas à mon caractère. J’ai toujours souhaité avoir une distanciation face à la tournure des choses tout en restant dans la dynamique de l’évolution, du débat et du rassemblement.

Quel est le véritable héritage que nous laisse le Roi Rudolf Duala Manga Bell à travers les engagements qui furent ceux de sa vie?

Incontestablement un héritage éthique pour la postérité que nul ne peut violer dans notre forteresse intérieure. Inutile donc d’aller chercher ses ors et ses tenues d’apparat dans les malles de BonaManga ou de Bona Mandonè .Tout est dans nos cœurs !

En nous murmurant dans son dernier souffle qu’unis nous serions plus forts pour résister à l’ennemi, il nous a laissé le plus généreux et le plus inépuisable des legs de tout les temps. Saurons-nous le transmettre ? Là est une autre question.

A titre personnel je pense qu’a travers la virtuosité de son règne , le Roi Rudolf Duala Manga Bell était un de ces grands patriotes qui vont encore marquer des générations à venir du Cameroun, et dont je redoute confusément que le peuple sawa n’en produise plus pareil. C’était un mystère ; et le mystère ne se conquiert pas. Il s’approche !

Cet art d’avoir le courage, de refuser toute génuflexion et de s’opposer fermement même au prix de sa vie ne peut naître que d’un immense patriotisme. Dans sa pensée que nous devons maintenant élever au rang de beaux arts, il ne cherchait pas à rendre serviles nos existences mais au contraire à produire des esprits dressés face à l’occupant illégal et impénitent. D’ailleurs dans le film Ngum’a Jeméa rien n’a été aussi pénétrant, et aussi majestueusement formulé que le don de cette pensée au moment où il allait nous quitter. A sa foi inébranlable nous devons répondre par des convictions inaliénables.

Et permettez moi d’ajouter que c’est sans doute grâce à ce Résistant sawa que nous Camerounais pouvons nous enorgueillir de partager depuis près d’un siècle avec les civilisations grecque et romaine quelque chose de très élevé dans notre rapport avec l’altérité qu’on appelle l’Humanisme.

Merci M. Mandjombe de nous avoir accordé cet entretien et bonne journée.

Merci à vous.

Propos recueillis par Marie-José Ndongo et Juvénal Mukuraganda

Source : Le Journal de Chaka ; N° 27 Août-Septembre 2007 ; PP 34
 

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