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17.08.2007

Fela Anikulapo kuti… for ever ! 

L’actualité camerounaise a été prise d’assaut par les nombreux recours et contestations des résultats du double scrutin du 22 juillet 2007. En écoutant les acteurs, les falsifications, les modifications et les manipulations ont été légion. Et avant que de dire le droit, des préconisations se font déjà sur l’éventualité d’un remaniement ministériel et sur la nouvelle configuration de l’Assemblée nationale. Tellement nombreuses qu’il faudrait, dans certaines circonscriptions, recommencer les élections. Mais en les recommençant, est-on sûr que les uns comme les autres finiront par accepter le verdict des urnes ? Rien n’est moins sûr. C’est la raison pour laquelle, plutôt que de tirer des plans sur la comète en se livrant à des spéculations graveleuses et dans tous les sens, le zoom de ces Regards vous invite à explorer la vie et l’oeuvre d’un homme, le contexte de sa production artistique, sa charte esthétique, le sens de son engagement. Pour décliner une problématique autour de plusieurs questions : que vaut l’art s’il n’est porteur d’aucun projet de société ? Que valent les messages s’ils s’arrêtent aux mièvreries des ”je t’aime” sans savoir où l’on va? Un artiste. Mort le 2 août 1997, au Nigeria, à Lagos. Un homme dont la fougue artistique a donné à l’Afrique le meilleur d’elle-même et laissé le monde étonné que tant de subversions puissent faire gronder les notes d’un saxo, avec un tel universalisme. Cet homme, c’est Fela Anikulapo Kuti.

Anikulapo, signifie en Yoruba “ celui qui porte la mort dans sa gibecière ” et Kuti “ qui ne peut être tué par la main de l’homme”. C’est le nom que se donne un certain Fela Ransome Hildegart dans les années 70. L’homme qui vient de naître à la musique a d’abord fait ses armes aux Etats-Unis, dans les années 70, où il rencontre le mouvement des Blacks Panthers, étudie Malcom X et choisit de prolonger sa révolte et son questionnement de nègre au Nigeria, où il est né en 1938. Fela, de son vrai nom Fela Hildegart Ransome, va bouleverser l’image de la musique africaine en la faisant sortir d’une certaine mièvrerie. Mais le temps est propice à ces innovations et remises en cause. En effet, c’est au cours de ces mêmes années qu’un certain Soul Makossa explose les normes académiques. Fébrile, audacieux, révolutionnaire et fiévreux, il invente un style musical bien à lui, qui fusionne avec sa pensée politique et son engagement : l’Afro-beat. Aux riffs du jazz, il allie la soul, prend la ju-ju music à témoin, y ajoute les cadences chaloupées du high-life et invente un son explosif, une giclée de notes, de sons et de rythmes.

Afro beat. Une dénomination triviale si l’on s’en tient à une traduction littérale de l’anglais (le rythme africain) et qui prouve qu’il n’est pas simple de sortir la musique de ses grandes catégories et de caractériser les musiques d’Afrique qui sortent des sentiers battus, tout en s’appuyant sur le tempo de la rythmique traditionnelle. Une étoile est née et avec ses frasques, ses titres ravageurs et son engagement. Pour Fela Anikulapo Kuti, pas question de battre la mesure sans battre campagne. Les deux se mélangent. De mémoire d’africain, peut-on lire dans les pages de Wikipédia, cette encyclopédie libre, disponible sur le net, aucun musicien n’aura marqué d’un tel impact la vie sociopolitique d’une nation, qui plus est la plus puissante du continent. Nous sommes au Nigeria au début des années 1970. Le pays à peine sorti de la guerre du Biafra connaît un véritable boom pétrolier qui le propulse au rang des premiers pays exportateurs de l’Opep. Les juntes militaires se succèdent, l’élite et les multinationales se partagent alors les bénéfices de la manne pétrolière dans une corruption généralisée, tandis que les ghettos se multiplient.”

C’est dans ces conditions qu’émergent un chanteur. Mais pas seulement. Le mouvement social au Nigeria va produire des intellectuels de renom dans tous les domaines et cette explosion donnera naissance à ce que l’Afrique a connu de plus subversif jusqu’à ce jour. Des écrivains comme Amos Tutuola, Wole Soyinka, Chinua Achebe sont issus de cette effervescence. Pas étonnant donc que Fela, enfant d’une famille bourgeoise mais militante, alimente sa révolte dans l’histoire tourmentée de son peuple, prolonge sa conscience rageuse contre les injustices, en puisant dans son expérience au sein des Blacks Panthers et explose dans l’action, en inventant sa République pour un monde meilleur : Kalakuta.

La République de Kalakuta naît du désir de Fela de montrer par des actes que l’on peut agir autrement, ici et maintenant. Il créera donc un espace socioculturel et politique où il entend vivre et faire vivre selon des règles nouvelles et différentes. Il s’oppose à l’organisation du festival mondial des arts nègres en janvier 1977, à Lagos, par l’animation de plusieurs concerts gratuits dans sa République. Il devient très vite, par ses titres, son sens de la provocation, sa capacité polémique vindicative, et ses excès, l’homme à abattre de Lagos. Il allie changement de rythmes et discours enflammés. Ses morceaux déchirent en une rhétorique dithyrambique, les maux comme la corruption qu’il dénonce, l’exploitation qu’il condamne, l’oppression qu’il vilipende. Il chante en pidgin, ce créole africain de l’anglais, qui prend des tons différents selon que l’on se trouve à Douala, Bamenda, Lagos, Onistha, Accra ou Ouidah. De ce fait, il se fait comprendre par des millions d’Africains. Refusant de chanter en Yoruba qui est sa langue natale et une des langues les plus parlées au Nigeria (plus de 20 millions de locuteurs), Fela fait sonner dans son afro beat toute la verve de son projet révolutionnaire. Ce mélange de funk, de jazz, de ju-ju, de high-life est intimement lié au contexte politique. Il s’agit avant tout d’une forme de protestation contre la mainmise d’un petit groupe de politiciens corrompus sur le Nigeria, ses richesses, le mépris de la population et une volonté de changement social.

Pour faire bonne mesure après avoir été régulièrement mis en prison, torturé, battu, encerclé, incendié, Fela crée son mouvement politique “Movement of the People ”, en 1981. Mais sa course vers la présidence est stoppée net lorsqu’en 1981, il est d’abord pris en possession de cannabis et accusé par la suite d’exploitation illégale de devises. Fela ne sortira de prison qu’en 1986. Mais, de 1970 à 1986, le monde entier aura dansé sur Shakara, Ladies, ITT. Les Africains auront suivi à travers chacun des textes de ses chansons, ses déboires avec le monde politique et le message de ses combats. Gouailleur, excessif, totalement extraverti et provocateur, Fela épousera une trentaine de femmes et aura eu deux garçons (Femi et Sen) qui poursuivront son œuvre... Il avouera souvent avoir épousé ces trente deux femmes non pas parce qu’il était polygame, mais pour les sauver de la misère, de l’excision, de la charia et de certains rituels intolérables que l’on faisait subir aux femmes du Nigeria. Mégalomane, comme tous les génies, Fela a laissé à l’humanité les morceaux de ses blessures éparpillées dans des titres fulgurants, longs comme les complaintes d’un peuple qui se réveille d’une léthargie. Il a écrit sa part de vérité pour un continent qui a mal à ses modèles et ne sait pas toujours les magnifier. Mort au Nigeria des suites du sida, le 2 août 1997, les autorités militaires qui l’ont pourtant impitoyablement réprimé avouent avoir perdu “l’un des hommes les plus valeureux de l’histoire du pays ”, quatre jours de deuil national seront décrétés et le 12 août 1997, près d’un million de Lagossiens descendent dans la rue pour lui rendre un dernier hommage. Dans différents pays du continent, des manifestations sont organisées. Mais elles sont timides et n’attirent pas les foules. Comme si à l’image du héros répondait l’indifférence du peuple. Comme si les messages du musicien avaient de nouveau besoin d’être traduits, portés et expliqués pour que ”Shakara” ne reste pas un simple morceau d’ambiance.

Alors, devant ces silences, face à ces absences dans la mémoire collective, devant une telle amnésie, il importe de s’interroger sur la pertinence de ses modes d’action et les relais dont ils doivent bénéficier : Fela n’a pas fait école. Les musiciens qui lui ont succédé ont tourné le dos à l’engagement qui a été si fécond dans la révolution musicale qu’il a su inventer. Pour Seun, son fils, l’afro-beat est un genre musical. Point. Il reste, après Fela, un champ libre dans lequel a germé une esthétique musicale, sans les mots pour la soutenir ou défendre une cause. Mais les musiciens qui lui ont succédé n’ont pas réussi à faire exploser les frontières de l’art, comme le genre musical qu’inventa Fela. L’afro-beat, cette musique si jazzy et ju-ju, est aujourd’hui reprise par de nombreux groupes nigérians et américains. Peu de tentatives sont faites ailleurs. Comme si l’on avait localisé la puissance du génie en essayant de l’enfermer dans un cabanon aux catégories dépassées. En ce mois d’août 2007, ce lundi 6, c’est-à-dire dix ans et quatre jours après sa mort, on peut se surprendre à reconstituer les rapports qu’il y a entre une esthétique subversive et révolutionnaire, novatrice et un discours porteur d’un projet alternatif.

Suzanne Kala-Lobé

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La dynastie Fela Kuti:  Femi et Seun reprennent le flambeau
Eglantine  Chabasseur
RFI
02/08/2007 - 


Famille Kuti, je demande les fils ! Exactement dix ans après la mort du Black President retour en accéléré sur le parcours des deux fils de Fela, Femi, l’aîné et Seun, l’un des benjamins de la dynastie Kuti. L’afro-beat a encore de beaux jours devant lui !


2 août 1997 – 2 août 2007. Il y a dix ans, après une vie de création musicale, de luttes et de résistances, Fela Anukilapo Kuti se retirait définitivement à 58 ans, pour "look and laugh" ("regarder et se marrer"). Lagos sort alors massivement dans la rue pour acclamer celui qui, de la moitié des années 60 à la fin des années 90, avait réussi à résister aux coups durs des différents généraux qui se succèdent à la tête du Nigéria. Fela a inventé un style musical nouveau : l’afro-beat, cocktail détonnant de high-life, jazz, funk, juju music, mâtiné de revendications politiques et de contestation sociale. Dix ans après, difficile de relever le flambeau de l’afro-beat, magistralement incarné par son créateur.


Imprimer l’afro-beat de sa propre marque


Légendaire compagnon de route du Black Président, le batteur Tony Allen, possède toujours une puissance rythmique hors pair, qu’il apporte à de nombreuses expériences, de Doctor L à The Good The Bad and The Queen. Il joue aussi parfois avec Femi ou Seun, pour des sets 100% afro-beat.


Femi Kuti, son aîné, a pris la relève. A quinze ans, lorsqu’il s’installe dans la République de Kalakuta, enceinte de barbelés dans laquelle Fela vit avec ses proches au nez et à la barbe de l’ordre établi, il grandit vitesse grand V. Ambiance descentes militaires, bouillonnement politique et musical, liberté et débrouille. Fela lui met un saxophone soprano dans les mains et en deux ans de travail acharné, le fiston peut intégrer la formation d’alors, Africa 70. Il part en tournée. En 1985, à 19 ans, il remplace même son père sur la scène de l´Hollywood Bowl de Los Angeles, tandis que Fela est arrêté par la police nigériane à l’aéroport de Lagos pour un prétexte fallacieux. Baptême du feu.

Depuis, Femi s’est imposé, créant The Positive Force, sa propre formation musicale. Ses débuts solo se veulent en rupture radicale avec la musique de son père. Femi s’aventure sur des terrains rock, fusion... Mais en tournée, lorsqu’il reprend un Shakara paternel, la terre tremble. Fémi comprend alors qu’il peut imprimer l’afro-beat de sa propre marque. Opération réussie. Pourtant, les relations père/fils sont tumultueuses. Le titre 97 témoigne de l’ambiguité de ces rapports. "Parfois, je lui en ai voulu terriblement, mais il est difficile de tuer le père quand il est déjà mort..." avoue-t-il.

A la fin de sa vie, Fela sombre dans un délire que peu de ses proches comprennent. Paranoïaque, malade, il se rapproche de la sorcellerie et devient de plus en plus imprévisible. Il finit même par soupçonner la mère de Femi, Remi, sa première épouse, d’appartenir à la C.I.A. C’est la goutte de trop pour Femi et  I.D, biographe et compagnon de route de Fela.


Aujourd’hui, Femi a sorti trois albums internationaux, donné des centaines de concerts explosifs à travers la planète, remis sur pied le Shrine, coeur battant de l’afro-beat le et temple de la nightlife à Lagos.


"Jusqu’à mon dernier souffle"


Pour faire taire les accusations de détournement de mineures qui planaient au dessus de lui, Fela a épousé les vingt-sept danseuses qui vivaient à Kalakuta Republic. Inutile de préciser que sa descendance fut nombreuse. L’un de ses benjamins, Seun, avait quinze ans en 1997 et chantait devant une foule en émoi Sorrow Tears and Blood. En larmes sur le cercueil de son père, il jurait : "Je vais faire de la musique jusqu’à mon dernier souffle, de l’afro-beat".

Affublé des mêmes pommettes hautes, du même torse, du même dos musclé, de la même posture sur scène que Fela, il apparaît parfois comme son double. A 25 ans, Seun joue avec l’orchestre Egypt 80, dernière formation de son père - ou plutôt ce qu’il en reste beaucoup des membres originaux étant décédés ou partis. Tout un symbole. Seun assure : "Je dois jouer les chansons de mon père jusqu’à ce que je sois prêt". Avec un répertoire qui s’affine au fur et à mesure des concerts, Seun prend petit à petit la tangente. En live, il joue systématiquement quelques titres phares de son père. Et là, on transpire, on danse, mais on ne respire plus : Fela, est sur scène et chante Zombie !  L’effet fait mouche. Seun vient de sortir un maxi Think Africa et prépare un album.


A 25 ans, il appartient  toutefois à une génération toute autre que celle de son frère aîné, où la politique ne mobilise plus de la même façon, une génération désabusée aussi, dans un Nigéria où les gens cherchent surtout à survivre, une génération enfin où mondialisation rime avec consommation. Pas tout à fait le même contexte que la résistance des années 70 dans laquelle est née et à déferlé sur le monde la vague afro-beat.


Reste à voir quelle trajectoire les deux frères, Femi, celui qui a repris le flambeau de l’afro-beat et Seun, qui en assure la relève, vont donner au genre musical le plus hypnotique du XXe siècle.

Eglantine  Chabasseur

 

Source: La Nouvelle Expression | Hits: 15753 | Envoyer à des amis  ! | Imprimer ! | Réagir(0)

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